C’est à travers sa distinction d’officier de la Légion d’Honneur française que cette religieuse, toute simple, a été propulsée sous les feux de la rampe. Les Béninois étaient tout aussi impressionnés de découvrir que la République française ait pu déceler le travail de cette octogénaire installée depuis 1986 à Attakê, un quartier de Porto-Novo. C’est pour mieux la connaître que nous l’avons rencontrée pour vous. Dans cet entretien, elle a pu nous expliquer ses débuts de la vie religieuse, son parcours et ses activités. Elle n’a pas manqué de jeter un regard rétrospectif sur l’image de la femme béninoise.
Peut-on mieux vous connaître ?
Je me nomme Marie-Thérèse CAILLAUD, en religion Sœur Marie-Thérèse-Françoise. Née en Mai 1925 à Blois (France) de parents profondément chrétiens. Nous sommes 3 filles dont je suis la cadette. Dès notre plus jeune âge, nos parents surent nous inculquer la primauté de servir Dieu en toute chose, d’aimer tout le monde mais plus particulièrement les plus pauvres. Nous étions d’une classe moyenne et nous savions ce que c’était de faire un sacrifice pour aider et faire plaisir.
L’aînée de la famille, âgée aujourd’hui de 86 ans, n’ayant pas reçu l’appel de Dieu à la vie religieuse, est restée célibataire vivant son quotidien discrètement dans un dévouement aux autres.
La benjamine âgée maintenant de 79 ans, après ses études d’infirmière et d’assistante sociale assura son travail avec abnégation, côtoyant journellement combien de souffrances physiques et morales s’efforçant de les aider le mieux possible. Elle épousa un jeune homme charmant et d’un dévouement extraordinaire envers tous et chacun mais tout spécialement pour nos missions, que ce soit en Inde ou au Bénin. Leur unique enfant, une fille à son tour se maria formant un gentil couple donc une famille simple, affectueuse et charitable avec leurs deux fils de 16 et 13 ans. Quant à moi ayant eu l’immense grâce de recevoir l’appel de Dieu dans la vie religieuse et en plus pour les missions lointaines, après avoir passé mon diplôme d’Etat d’infirmière et exercé durant 2 ans dans ma ville natale, j’entrais dans une Congrégation missionnaire, les Soeurs Salésiennes Missionnaires de Marie Immaculée en septembre 1949. C’est ainsi qu’après ma formation terminée, le 15 décembre 1952 avec deux de mes consoeurs, nous embarquions pour l’Inde à Marseille sur le “ Jamaïque” pour une traversée de 19 jours. A cette époque nous partions pour la vie. L’Inde aura été mon premier terrain de mission et cela durant 33 ans dont 23 ans passés dans une très grande léproserie du sud, exactement à KUMBAKONAM et où nous vivions et cela vous étonnera, comme en famille. Permettez-moi de vous signaler que la joie me fut donnée de rencontrer là, et cela par 3 fois, ce grand apôtre des Lépreux, Monsieur Raoul Follereau en visite chez nous dont une fois avec son épouse où nos petits enfants garçons et fillettes lépreux dansèrent et chantèrent pour eux. Dans l’intervalle des 10 ans, il me fut facile avec plusieurs de mes soeurs indiennes de créer deux dispensaires dans deux villages reculés. Ce fut aussi à notre petit hôpital Sainte Anne, où j’apportais mon aide ainsi qu’à notre Mercy Home de MADRAS. Pour chaque missionnaire, sa vie se passe au fil des jours comme un roman vécu pour Dieu et dans l’amour du prochain malgré notre petitesse. Enfin, ce fut en 1985 que nos Supérieures me consultèrent pour un projet de fondation au BENIN.
Quelles ont été vos activités depuis que vous êtes au Bénin ?
C’est avec 3 religieuses que nous sommes arrivées au Bénin le 18 juillet 1986, mais cette fois par avion et non pas par bateau !!! L’accueil par notre Evêque Son Excellence Monseigneur Vincent MENSAH, du clergé et d’un bon groupe des paroissiens de Sainte Anne, malgré l’heure très tardive, fut merveilleux. Alors comment ne pas aimer de suite notre nouvelle terre d’adoption! L’éducation étant primordiale, voilà pourquoi tout de suite et sans perdre du temps tout juste 3 mois après notre arrivée, dès octobre 1986, nous débutions avec quelques fillettes ce modeste internat que nous n’aimons pas entendre dénommer « Orphelinat », cela faisant vraiment trop triste pour nos jeunes occupantes. Mais me direz-vous, qui sont ces enfants? Certes, certaines sont orphelines de papa et de maman ou de l’un des deux, mais pourquoi les marquer ainsi! Cela est déjà si triste de n’avoir plus de père et de mère pour les chérir ! D’autres viennent de familles ayant des difficultés variées, nous nous efforçons de les faire parrainer. Cependant, nous accueillons aussi quelques enfants dont les parents sont aisés ayant confiance pour l’éducation reçue ici. Cette année elles sont 5 sur 29. L’admission des enfants est dénuée de toute restriction.
Cette année, nous avons entre autres parmi elles, 3 petites musulmanes dont les parents sont libres de les envoyer ou de ne pas les envoyer assister à la messe dominicale, mais toutes vont à l’école primaire catholique qui est voisine et qui mène du CI au CM2. Selon les circonstances des familles et l’aptitude aux études, quelques-unes peuvent rejoindre notre Foyer de jeunes filles de Parakou pour continuer leurs études jusqu’au BAC.
Bien entendu, ma formation d’infirmière a pris le pas après un petit temps d’adaptation au Bénin où une forte typhoïde et un zona m’ayant terrassée.Ce fut donc le 29 février 1988 (année bissextile) que 2 pauvres petites pièces voyaient ouvrir leurs portes pour un dispensaire. Mais tout se passa bien et les consultants arrivèrent petit à petit très nombreux et en son temps un édifice raisonnable s’éleva, comme il est actuellement d’ailleurs. Ce dispensaire est ouvert à tous sans exception bébés enfants, jeunes, adultes et personnes âgées. Bien entendu, une autre soeur infirmière était arrivée de l’Inde. Enfin, ne rajeunissant pas, il était temps de me retirer mais mon sang d’infirmière bouillant encore en moi, durant 3 ans, je fus infirmière scolaire, heureuse de pouvoir continuer à soigner au moins des enfants. En octobre 2007, notre communauté me demanda d’arrêter ce travail disant qu’il était temps que je me repose. Depuis ce temps, je me suis consacrée à la catéchèse des adultes que j’avais commencé avant, mais heureuse de pouvoir davantage pour eux.
Comment avez-vous appris la nouvelle de votre distinction?
C’est par un coup de téléphone personnel que Monsieur l’Ambassadeur de Francs en République du Bénin me fit part de ma nomination au grade d’Officier de la Légion d’honneur. Vous devinez mon immense surprise, j’étais toute tremblante au bout du fil! Pourquoi moi ? Qu’avais-je fait de plus particulier que mes soeurs françaises ? Ne travaillons-nous pas chacune pour aider l’humanité et spécialement pour la promotion de la femme et des plus pauvres ? Enfin, les pensées de Dieu ne sont pas toujours les nôtres! Ce 16 février Mesdames les ministres Rama YADE et Reckya Madougou accompagnées de Monsieur l’Ambassadeur et de Monsieur le Consul devait venir pour visiter notre petit internat ainsi que notre dispensaire. Cela qui fut une magnifique occasion pour recevoir cette belle décoration des mains de Madame Rama YADE au nom de notre Président de la République Monsieur Nicola SARKOZY. Le mot de Madame la ministre fut très chaleureux à mon égard, ce qui me toucha beaucoup.
Qu‘es- ce qui vous a le plus marquée ?
L’accueil des Béninois est souriant et chaleureux à la fois, mettant vite à l’aise. Puis n’est-il pas ravissant de voir une maman portant au dos son bébé! Cette chaleur maternelle en dit long. Même elle le met au dos pour travailler. Il arrive de voir de toutes petites filles de 3 ou 4 ans mettant sur leur dos une poupée, et si elle n’a pas de poupée, une bouteille, des chiffons enroulés… la remplace! Déjà, un sens maternel chez ces enfants et très vite le petit frère ou la petite soeur sera mis sur son dos. Mais, je fus aussi très surprise cela me gênant même, de voir au marché les femmes le torse nu, aucun complexe pour elles de montrer leurs seins, mais j’avoue qu’il y a du progrès, cette coutume semblant disparaître. Car elles se hâtent de se couvrir lors de nos visites à domicile. Ce qui me peine ce sont les jeunes apprenties qui sont le plus souvent exploités, et les enfants obligés de travailler au lieu d’aller à l’école.
Quel est votre avis sur le monde chrétien béninois?
Tout être humain, qu’il le veuille ou non, a besoin de Dieu; car pourquoi cette exclamation sortant des lèvres de n’importe qui: “ ah ! Ou oh mon Dieu !“ ? Les fidèles béninois sont formidables, car il n’y a qu’à remarquer comment ils s’habillent pour se rendre sur les lieux de prières, classe moyenne ou pauvres, l’on ne voit pas la différence. De même, lorsque nous portons la Sainte Communion, la personne très pauvre sortira pour recevoir le Seigneur en son unique belle tenue, je suis dans l’admiration devant ce respect envers le sacré.
Quel est votre mot de fin?
Je suis très œcuménique, ayant trop souffert sur ce point entre catholique et protestant. Nous sommes tous frères et soeurs, nous servons le même Seigneur, ce Jésus que nous aimons. Par exemple, maintenant que les mariages mixtes sont autorisés, ne forçons pas le conjoint ou la conjointe de changer de religion, vivons cette liberté, suivons et encourageons les couples dans ce sens. Ainsi, par exemple les catholiques ne seront pas privés des Sacrements. Il est certain qu’il est préférable d’être de la même religion, mais ce qu’il y a de beau est que nous puissions d’un côté comme de l’autre réciter ensemble le NOTRE PERE. Oui, restons jeunes et dynamiques lorsque le poids des ans commence à se faire sentir ! Courage, le Ciel est au bout!!!
Entretien réalisé par
Samuel AHOUNDJINOU