ENTRETIEN AVEC LE PROFESSEUR HONORAT AGUESSY : «C’est la colonisation qui est à l’origine de la discrimination entre hommes et femmes.» misquols avril 6, 2009

ENTRETIEN AVEC LE PROFESSEUR HONORAT AGUESSY : «C’est la colonisation qui est à l’origine de la discrimination entre hommes et femmes.»

Le professeur Honorat Aguessy n’est pas un inconnu, ni au plan national ni au plan international. Docteur en Sociologie et ès Lettres et Sciences Humaines, il est professeur titulaire et membre actif de la société civile. Avec lui, nous avons abordé au cours de l’entretien qu’il nous a accordé, plusieurs préoccupations dont le rôle de la femme dans nos culte et culture, la place que la femme doit revendiquer aujourd’hui, les 30% de portefeuilles ministériels réservés aux femmes dans le prochain gouvernement.

L’histoire nous enseigne que l’image et la place de la femme étaient bien respectées par le passé dans le Danhomey. Qu’est-ce qui justifie la rupture que nous constatons aujourd’hui ?
En ce qui concerne notre culture et notre civilisation, nous pouvons nous rendre compte qu’il n’y a jamais, avant la balkanisation de l’Afrique et avant la colonisation, eu de discrimination entre les êtres humains. Il n’y a jamais eu cela. Même là où dans d’autres sociétés, on prétend que c’est l’aspect physique qui détermine la discrimination, c’est tout le contraire au Danhomey. Par exemple, le cas de l’armée est plus illustratif avec un royaume qui devait, chaque année, sauvegarder les frontières sinon conquérir davantage d’espace, prendre le devant pour pouvoir se maintenir en place. A partir du règne de Guézo, l’armée du Danhomey avait comme troupe déterminante, celle des femmes. Avec Guézo, il y avait deux bataillons décisifs habillés différemment comme il convient. Ces deux bataillons étaient composés uniquement de femmes. En dehors de ces deux bataillons, les autres bataillons pouvaient perdre, chavirer ou péricliter. Mais on ne pouvait pas dire que c’en était fini de la guerre. Mais là où ça devait chaque fois être critique, c’est quand la même observation pouvait se faire du côté des femmes. C’est parce qu’on a toujours eu confiance en elles qu’à partir de Guézo jusqu’à la fin, le royaume de Danhomey a été le royaume des amazones qui ont toujours sauvegardé la dignité du royaume pas la dignité féminine seulement, mais la dignité de tout le royaume. Ainsi, grâce à la dignité féminine de ce temps, il y a eu la sauvegarde de la dignité du royaume, de la dignité humaine.

Au-delà des amazones, il y a également autres femmes dignitaires qui ont marqué leur temps. Il y avait la sœur d’Akaba qui a pu régner normalement, sans problème. Il y a eu Nanyé Saba, Nanyé Adonon et puis Nanyé Houandjèté. En dehors de cette dernière, il y a eu Nanyé Zoyindi. Ce qu’on a toujours appelé Djèho à Abomey vient de Nanyé Zoyindi. Donc pour l’héritage culturel, la femme a toujours été, à tous les points, l’essentiel de la scène d’avancement de la société.

Pour ce qui nous tient à cœur, à savoir les aspects culturels et spirituels,il faut savoir que quand on parle d’Atinmè vodoun, c’est une référence à Nanyé Houandjèté. Du côté Yorouba, si vous prenez Egoungoun, cette culture merveilleuse relative aux morts, sachez que c’est la femme qui a été à la base de Egoungoun pour mettre en place tout le mécanisme, tout le système qui l’entoure. Même si nous prenons ce qu’il y a de plus incompréhensible, à savoir quand il y a Oro, quand habituellement on dit aux femmes de ne pas sortir, on les garde à l’écart, il faut savoir que c’est à la femme de bénir la cérémonie avant que les choses ne commencent. C’est la femme qui a mis au point le système Oro. C’est la facilité intellectuelle avec laquelle, elle a pu procéder à cela qui a amené les hommes à l’exclure de la gestion de Oro. Car si elle a pu avoir cette faculté intellectuelle merveilleuse en mettant au point Oro, elle peut user de cette même faculté pour la détruire. Donc à tout point de vue, la femme est toujours là. De tout temps sur le plan économique, commercial, la femme a été à l’avant-garde. Nous, nous n’avons pas de raison d’aller vers la discrimination. Notre culture fait que tout est lié. Notre représentation de la plénitude, de la perfection, de ce qui est total, entier passe par la liaison entre le mâle et la femelle. Les sociétés humaines étant ce qu’elles sont, vous avez vos propres idées, et vient une période critique où d’autres ont affaire à vous et sans la même conception que vous. Alors, ils viennent à vous imposer de leurs bévues, leurs déviations et leurs incompréhensions de telles ou telles valeurs du monde. Tout a commencé avec la colonisation. C’est la colonisation qui a établi cette discrimination entre le mâle et la femme.

Quel est votre avis sur la promesse du chef de l’Etat d’accorder 30% de postes ministériels aux femmes dans le prochain gouvernement ?
Je ne m’immisce pas dans ces considérations politiciennes. Je préfère m’en tenir à ce qui est politique à savoir ce qui doit nous porter vers le bon fonctionnement des cités et non les petits intérêts qui font les promesses politiciennes. Pour quelle raison y-a-t-il 30% ? Parce que la population féminine est de 30% de la population totale ? On dit même que les femmes dépassent les 50%, alors les 30% de postes ministériels, c’est dû à quoi ? Les raisons politiciennes, laissons ça aux politiciens. Nous, de la société civile, nous restons dans le cadre du fonctionnement correct de la société, de l’égalité, de la protection et de la compétence. Nous, on ne comprend pas pourquoi 30%. Cela ne veut rien dire.

Il aura donc fallu 52% ?
Si vous parlez de parité, il aurait fallu 50% de chaque côté. Nous avons affaire à des êtres humains, compétents qui aspirent toujours à l’excellence. La culture démocratique, c’est le fait qu’à chaque seconde, vous pensiez au respect de l’autre, aux intérêts de l’autre en pensant aux vôtres. Il est clair que l’autre est aussi valable que vous, que vous devez aller vers l’autre pour en faire votre prochain et non rester à l’écart et attendre que tous les autres viennent vous adorer. La culture démocratique n’a rien à faire avec les sketches de corruption présentés lors des élections. Les élections, c’est une exception. Mais l’essentiel pour la démocratie, c’est la vie démocratique, c’est-à-dire ce comportement qui doit toujours tendre vers le bien. Les Grecs ont compris cela, et c’est pourquoi, ils n’ont pas vécu la démocratie de façon grégaire. De nos jours, chez nous, ce sont des calculs à l’emporte-pièce. Non, ce n’est pas cela. Il faut la culture et le culte des valeurs et non l’arithmétique des élections à tel ou tel point de vue. Dans cette vie démocratique que nous appelons de tous nos vœux, la femme a son rôle à jouer à égalité autant que les hommes.

Quelle doit être la mission première d’un institut de la femme ?
Ah, un institut de la femme ! Peut-être va-t-il falloir aussi un institut de l’homme. Un institut de la femme, c’est parce que depuis la colonisation, nous avons trop appuyé sur la corde en tirant du côté de l’homme. C’est pourquoi pour rétablir l’ordre maintenant, il faudrait un espace d’éducation pour permettre à la femme d’être conscientisée et savoir tout ce qu’elle doit pouvoir faire pour le bien de la société, non pas pour créer le désordre, mais équilibrer la société pour le bien de tous pour que nous revenions à notre conception admirable de l’égalité totale entre le mâle et le femelle. Dans l’immédiat, la mission de cet institut doit être tout ce qu’il faut faire pour rééquilibrer la société, tout ce qu’il convient de faire pour qu’on retrouve l’égalité, les bonnes conditions de vie en commun avec le respect mutuel qu’il convient, mais toujours pas pour tendre vers des considérations psychiatriques.
Femme et panafricanisme, cela peut-il faire bon ménage ?
Ce sont les responsables politiques mâles qui n’entendent pas parler de panafricanisme. Pour le panafricanisme, les femmes en parlent surtout au sein de la société civile. Je crois qu’il faudrait compter sur la femme pour que le panafricanisme marche. Je crois que quand nous avons tenu une réunion ici du 23 au 27 avril 2001 sur la société civile en Afrique, comment mettre en place l’OPASCO (l’Observatoire Panafricaine sur la société civile), le nombre de femmes qui étaient là était considérable. Notre sœur Marie Elise Gbèdo avait pris une part active aux travaux, ce qui lui a valu de se voir confier certaines responsabilités. Dans tout ce que nous faisons, de vaillantes panafricanistes sont à nos côtés. Même dans le COMOPA (Conseil Mondial pour le Panafricanisme), nous avons des femmes qui sont déterminées à aller vers le panafricanisme. Vous savez qu’elles aiment, plus que quiconque, la mobilité. Or le panafricanisme requiert la mobilité.

Chaque coin de notre pays a sa particularité. Quelle est la particularité de la femme de Ouidah ?
La femme de Ouidah n’est pas différente des autres femmes. Elle est pour l’action. On la voit se battre pour ne jamais attendre le mari avant de se prendre en charge. C’est l’essentiel dans la vie, savoir comment se prendre en charge. Je vois qu’il y a beaucoup de mouvements de femmes d’abord pour tout ce qui doit relever la commune. Je constate qu’elle tient aussi à la propreté et accorde d’attachement à toute situation où l’excellence doit se manifester.

En 19 ans de démocratie, Ouidah aura donné au Bénin deux premières dames sur trois. C’est un hasard ?
D’abord la première des premières dames est de Ouidah. Madame Maga est née do REGO de Ouidah. Un hasard ? Je l’ignore. Ce que je pense sincèrement, c’est que tout l’espoir, toute l’espérance que les gens placent dans les femmes de Ouidah ne soit jamais déçu. Elles aiment tendre vers l’excellence.

En tant que fils, cadre, notable et sage de Ouidah, comment analysez-vous les derniers soubresauts qui ont agité la ville ?
Ouidah n’a connu aucun soubresaut. Ce sont les politiciens qui veulent désorganiser Ouidah. Désormais, les vaudounons ne sont plus des hommes qui gèrent le domaine religieux. Ils sont membres de tel ou tel parti politique dont ils doivent défendre les intérêts. Quand des vodounons ne connaissent plus que leur parti politique, on se demande s’ils sont vodounons pour tout le monde. Aux côtés du maire Séverin Adjovi, tout se passe correctement. Même s’il a ses limites, il sait comment se débrouiller, comment respecter la société civile qui ne va nullement vers les dénigrements, ou mendier quoi que ce soit auprès des autorités. La société civile s’assume et tient à ce que les choses aillent de l’avant. La société civile tient à l’éducation pour tous. Pour n’importe quoi, ce sont des querelles à n’en plus finir parce qu’on ne connaît plus qu’une chose : l’argent.

Votre mot de fin ? 
C’est très bien d’avoir abordé tous ces problèmes qui concernent la femme et l’éducation ou l’exemple que nous devons donner à la jeunesse. Il faut défendre la dignité des deux côtés et surtout se rappeler que chez nous l’androgynie a été le fait que les deux, l’homme et la femme, doivent être ensemble.

Propos recueillis par
Samuel AHOUANDJINOU

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