Il n’est plus un secret pour personne. Les sorties du président Boni Yayi vers les services financiers de l’Etat sont le signe du malaise économique qui s’annonce pour le Bénin. Baisse des recettes de l’Etat, les signaux sont au rouge et il faut parer au plus pressé.
Pour M. Emmanuel Just P. AKPO, enseignant chercheur en Economie et Management à l’Université d’Abomey-Calavi (U.A.C), connu pour ses compétences et prises de position, il est indiqué, entre autres, que l’Etat baisse son train de vie. L’homme averti des questions économiques suggère à l’exécutif la réduction des dépenses compressibles, l’assainissement du climat des affaires au Bénin. Il préconise, par ailleurs, que le secteur dit informel et qui joue un rôle irremplaçable soit reconsidéré autrement.
Actuellement, les finances de l’Etat ne sont pas au beau fixe, les recettes ont baissé et cela préoccupe le président Boni YAYI qui a entrepris une série de séances de travail avec les acteurs du secteur financier. Une telle crise était-elle prévisible et donc évitable ?
Déjà, dans le tableau de bord, édition de février 2009 du ministère de l’Economie et des Finances, on lit : « Au titre du mois de février 2009, les recettes totales des régies financières ont augmenté de 6,28 milliards de FCFA engendrant ainsi une hausse de 13,0% par rapport au mois de janvier. En glissement annuel, ces recettes ont connu une baisse de 9,5%. L’évolution des performances sur la base des coefficients saisonniers révèle que les régies ont globalement régressé de 0,4 point par rapport au niveau des recettes attendues à fin février 2009. Au cours du mois de février 2009, les ressources extérieures mobilisées sont de 5,80 milliards de FCFA contre 10,38 milliards le mois précédent. Le service assuré de la dette extérieure s’établit à 1,62 milliard de FCFA alors qu’il était de 2,02 milliards au mois de janvier 2009. Depuis décembre 2008, aucun nouvel engagement n’est enregistré. A fin février 2009, le déficit budgétaire base ordonnancement est de 29,76 milliards et le déficit global base caisse de 66,41 milliards de FCFA. ». C’est dire qu’il s’observe des difficultés au niveau des finances publiques. Celles-ci sont consécutives à la baisse des recettes budgétaires qui, elle-même résulte, entre autres, des mesures prises par le Gouvernement face à la crise alimentaire, de la crise énergétique qui a secoué le pays à l’instar de la plupart des pays importateurs de l’or noir et de la crise financière dont les effets sur l’activité économique continue de se faire sentir au plan mondial. Comme on le devine, ces chocs exogènes ainsi que les mesures prises pour contenir leurs effets ont eu pour effet de faire chuter le niveau de la production et du revenu, et par conséquent celui des recettes fiscales et donc des recettes publiques, en particulier dans un pays à budget essentiel fiscal.
La prévisibilité ou non de cette crise au niveau des finances publiques résulte de la perception ou des anticipations des décideurs publics sur le caractère accidentel ou permanent des chocs exogènes qui frappent l’économie nationale. En effet, comme cela a été dit par beaucoup de commentateurs, certains des effets de ces chocs exogènes demandent, pour être combattus, des mesures de moyen et long terme, car leurs causes sont lointaines et profondes ; d’où la prévisibilité de la crise. Toutefois, étant donné le manque de pro activité caractérisant des managers publics africains qui ont tendance à être plutôt réactifs face aux phénomènes économiques, il n’est pas surprenant que les difficultés des finances publiques actuelles aient pu apparaître, comme non prévisibles.
Quelles sont, selon vous, les portes de sortie de crise ?
Pour sortir de cette crise, il faut, à notre humble avis, privilégier tout d’abord les solutions de court terme, car, les besoins financiers de l’Etat sont à satisfaire dans l’immédiat. Pour cela, nous pensons qu’il serait tout indiqué que l’Etat procède à la réduction de son train de vie (quelques actions non encore d’envergure, comme le contrôle de l’utilisation des véhicules administratifs, sont actuellement menées), qu’il améliore les recettes budgétaires (les services des Impôts et des Douanes s’y attellent déjà), qu’il réduise ses dépenses compressibles, etc. A moyen terme, il devra assainir le climat des affaires, mieux maîtriser l’énergie et les coûts de certains intrants comme l’eau, l’électricité, le téléphone, etc., puis inciter le secteur privé, par une politique fiscale de développement et l’instauration d’un partenariat actif avec ledit secteur, de manière à promouvoir l’entrepreneurship local, et, par la même occasion, attirer beaucoup d’investissements directs étrangers. De la sorte, l’Etat pourra favoriser la création de la richesse et donc l’accroissement des recettes fiscales et des recettes budgétaires de l’Etat.
Pour vous, le secteur informel doit être apprécié autrement que d’être considéré comme hors-la-loi et donc harcelé, pourchassé par les services de l’état. Pourquoi ?
Le secteur dit informel joue un rôle irremplaçable dans nos pays et mérite d’être traité autrement qu’il ne l’est jusque-là. N’est-il pas, en effet, surprenant que le secteur dominant qui occupe la majorité des actifs et qui s’adonne à des activités ancestrales soit considéré, à tort, selon nous, comme informel, tout simplement parce qu’on se réfère à des schémas d’analyse étrangers à la réalité économique de nos pays ? A notre avis, il faut inventer des analyses non stéréotypées qui se basent sur le vécu économique. Ceci n’est d’ailleurs pas valable uniquement pour le secteur informel, mais à beaucoup d’autres aspects de la vie économique.
A titre de provocation, je dirais que le secteur formel, chez nous, c’est le secteur qualifié d’informel. Il suffit, pour s’en apercevoir, de noter que, en général, les entreprises dites formelles ne survivent qu’en recourant largement aux pratiques dites informelles. C’est dire qu’il y a urgence de faire preuve de pragmatisme et de créativité pour trouver des schémas d’analyse plus collés à nos réalités.
En considérant autrement ce secteur, en lui faisant jouer davantage un rôle de premier plan et en instaurant la confiance avec ses acteurs, on lui permettra de contribuer davantage au développement de nos pays. De mon point de vue, il n’est point question de le diaboliser, de le combattre. Il faut faire en sorte que, par le biais d’une politique d’accompagnement bien pensée et d’une politique fiscale bien étudiée, on l’amène à participer à la réalisation d’une croissance économique forte et durable. C’est déjà le cas au Burkina Faso par exemple où l’Etat a instauré un impôt dénommé «Contribution du Secteur Informel» et où les banques mettent en place des produits financiers adaptés au profit des entreprises dites informelles.
En inventant des schémas d’analyses réalistes et en trouvant des approches plus pragmatiques, l’Etat procédera certainement à une reconsidération des activités et, peut-être certaines entreprises aujourd’hui qualifiées d’informelles passeront dans la catégorie des formelles. Quant à celles qui demeureront informelles après tout, l’Etat devra faire en sorte que le coût du passage de la légalité à la légalité ne soit pas trop élevé pour elles. C’est une condition essentielle à remplir pour que ce passage soit assuré et pour que certaines entreprises dites formelles ou qui sont passées dans le formel ne retournent, comme c’est souvent le cas, dans l’informel. Ce dernier doit d’ailleurs être redéfini pour intégrer davantage une réalité économique tangible aux contours complexes et changeants.
On reproche au commerce béninois d’être un commerce d’achat et de vente des produits importés au lieu d’être un commerce qui crée de la valeur ajoutée. A qui le tort d’une telle situation?
Le commerce béninois est, entre autres, un commerce d’achat et de vente de produits importés au lieu d’être un commerce de produits localement fabriqués qui offre la possibilité de capter la valeur ajoutée. Cela est dû à notre histoire. L’activité était organisée par le colonisateur autour des activités commerciales. La production industrielle a été reléguée au second plan. Après les indépendances, ce dispositif n’a pas été fondamentalement changé par les nouveaux maîtres. Dans la plupart des cas, l’industrie est demeurée atrophiée. La thèse de l’économiste américain Colin CLARK qui démontre que, plus une économie se développe, le nombre d’actifs utilisés dans l’agriculture diminue progressivement au profit du secteur industriel puis du secteur tertiaire, de telle sorte que, in fine, le secteur qui occupe le plus d’actifs soit le secteur tertiaire est infirmée dans nos pays, en particulier au Bénin.
Dans l’économie, on note que le secteur agricole est toujours dominant en termes d’utilisation des actifs, de même que le secteur tertiaire sans que le secteur industriel ait été préalablement touché de façon sensible. Cela est également dû aux contraintes multiples et aux difficultés que connaissent le secteur industriel : pesanteurs socio-culturelles, psychologie de l’entrepreneur béninois qui veut des profits immédiats, manque de capitaux longs pour financer ledit secteur (les dépôts bancaires étant essentiellement courts), étroitesse des marchés financiers et leur faible interconnexion au plan sous-régional, manque de capacité managériale et industrielle, faiblesse de la taille des marchés domestiques, égoïsmes nationaux (qui amènent tous les pays à installer les mêmes types d’industries au lieu de faire jouer la division internationale du travail dans le cadre du processus d’intégration africaine), les coûts élevés des intrants comme l’eau, l’électricité, le téléphone, etc., la non- maîtrise de l’énergie, le poids de la fiscalité, un Code des investissements jugé encore peu incitatif…
Il est évident que si l’industrie n’est pas développée dans notre pays pour nous permettre de transformer nos produits, ne serait-ce qu’à un certain niveau, avant de les commercialiser, nous ne pourrons pas amorcer un processus de développement pertinent. Il faut que l’économie béninoise se construise autour d’une bonne articulation agriculture-industrie-artisanat dans une perspective d’équilibre interrégional cohérent et pertinent, débarrassé de tout calcul politicien, d’une politique de développement du capital humain ou des forces productives nationales, et qui s’appuie sur la recherche-développement et la coopération sous-régionale.
Que faire pour rectifier le tir ?
Il faut revoir toute la politique industrielle du pays, l’arrimer avec les autres politiques (notamment fiscale, de financement) et favoriser un partenariat secteur public secteur privé afin que naissent des industries d’envergure. Dans cette perspective, l’Etat doit mettre l’accent sur la formation à l’entrepreneuriat dans nos écoles et universités, surtout dans un contexte où l’auto-emploi apparaît de plus en plus comme une porte de sortie pour les nouveaux qui peinent à trouver un emploi. L’Ecole Nationale d’Administration et de Magistrature est dans cette dynamique depuis de dix ans en procédant à la réadaptation de ses programmes de formation pour les rendre plus proches des réalités et besoins de son environnement.
En tant que professeur d’Economie à l’Université d’Abomey-Calavi, vous avez sans doute contribué à former des milliers d’étudiants dans ce domaine. Avez-vous l’impression que ces derniers contribuent aujourd’hui efficacement à l’essor économique du Bénin ?
En tant qu’enseignant-chercheur, j’ai participé à la formation de nombreux étudiants tant en Economie qu’en Management. Parmi ces étudiants, il y en a de très intelligents et brillants qui ont réussi sur le plan professionnel et ont pu facilement se positionner dans toutes les sphères de la vie économique nationale, comme cadres moyens ou supérieurs, décideurs. Certains sont devenus fonctionnaires internationaux et font la fierté de notre pays comme en témoignent leurs différents supérieurs hiérarchiques et la promotion fulgurante qu’ils connaissent dans ces structures. C’est dire que je ressens une grande satisfaction morale quand je les rencontre ou lorsque j’ai l’occasion de travailler avec eux sur des dossiers de la nation.
En tant que consultant, j’utilise aussi leurs précieux services avec grande satisfaction et émerveillement. Il va donc sans dire que ces anciens étudiants, tant au niveau des entreprises où ils travaillent que dans l’administration publique, contribuent à l’essor économique national et même de l’Afrique.
Comment appréciez-vous la contribution de la femme béninoise à l’économie du Bénin?
Si l’on sait que le secteur informel jugé le plus important en termes d’utilisation d’actifs dans le pays (70% environ du total) est dominé par les femmes et si l’on sait également qu’elles sont très actives dans l’agriculture, on comprend aisément que celles-ci apportent une contribution importante à l’économie du pays, à la création de la richesse. Seulement, certaines de leurs activités ne sont pas saisies par la comptabilité nationale (tâches ménagères, notamment).
Par ailleurs, leur effort productif est moins valorisé parce qu’elles recourent à des technologies archaïques, peu productives. Il est donc nécessaire qu’on les aide à moderniser leurs moyens de production, à avoir un accès équitable à la terre, etc. De la sorte, leur contribution à la création de la richesse sera plus grande, sans doute de loin la plus importante.
D’aucuns annoncent l’éminence d’une seconde dévaluation du Franc CFA très bientôt ? Simple rumeur ou vraie alerte ?
S’achemine-t-on, à coup sûr vers une seconde dévaluation du FCFA, 17 ans après la première ? La question agite en ce moment tous les esprits. Pourquoi cette crainte ? Est-elle justifiée ? Pour répondre à cette question, nous interrogeons, en tout premier lieu, le rapport du Fonds monétaire international (FMI) daté du 25 avril dernier qui prévoit une baisse de la croissance des pays de l’Afrique subsaharienne dans l’ordre de 4 points (de 6 à 2%), consécutivement «à la baisse drastique des exportations, des transferts d’argent à destination du continent, et la baisse de la demande des matières premières africaines». Fort de ce constat, cette institution internationale recommande de dévaluer les monnaies africaines.
Mais, l’on peut se demander si cette proposition n’est
pas trop hâtive. Doit-on se baser sur des considérations conjoncturelles pour procéder à une dévaluation dans un contexte de pays à régime de change fixe. A notre humble avis, même si les économies en présence sont en difficulté, il est plus judicieux de procéder d’abord aux autres types d’ajustements classiques sur le plan de la gestion macroéconomique et macrofinancière, la dévaluation étant une décision extrême. Cette position est d’autant plus sage que les conséquences d’une telle décision seraient très négatives pour les économies africaines déjà chancelantes :
– le «bradage» des matières premières, par leur acquisition à un prix très bas contribuant ainsi à la chute des recettes d’exportation, dans la mesure où l’élasticité-prix de l’offre nationale d’exportation est faible et le sera davantage dans un contexte de morosité ambiante ;
– le relèvement des prix des produits importés, aggravant le déficit commercial déjà structurel ;
– l’anéantissement des efforts fournis dans le cadre des programmes d’ajustement structurel ;
– etc.
C’est vrai que «la crise mondiale a un effet sensible sur la région, qui s’exerce par plusieurs canaux. La demande d’exportations africaines a diminué et les cours de la plupart des produits de base ont baissé. Le resserrement du crédit à l’échelle mondiale ainsi que l’aversion au risque des investisseurs ont entraîné l’inversion des flux d’investissements de portefeuille, découragé l’investissement étranger et rendu plus coûteux le financement du commerce. C’est vrai qu’on craint «un recul des envois de fonds des travailleurs émigrés». C’est vrai enfin que, «jusqu’à présent, l’impact de la crise sur les systèmes financiers de la région a été limité, mais le ralentissement économique va vraisemblablement accroître le risque de crédit et le volume des actifs improductifs, et fragiliser les bilans des institutions financières et des entreprises.» Mais, de là à envisager, dans la foulée, une dévaluation me paraît trop prématuré.
Même s’il ne s’agit pas d’une simple rumeur, il semble judicieux de bien creuser cette question et de mieux la documenter avant de l’agiter. Il est bien connu qu’une dévaluation ne s’annonce pas. Cette déclaration, au-delà de son caractère hâtif, ne me paraît pas responsable. Il faut laisser le temps à des études plus fouillées d’en prendre la mesure. C’est pourquoi nous en appelons à la sérénité et au calme des acteurs économiques.
Le seul avantage que cette déclaration présente, à nos yeux, c’est qu’elle nous invite à redoubler d’ardeur au travail pour créer plus de richesse, être plus compétitifs, plus pro-actifs et assainir davantage la gestion de nos économies pour mieux nous protéger d’une éventuelle dévaluation qui n’est qu’une sanction de la contre performance économique.
Propos recueillis par
Honorine Hounnonkpè Attikpa